Valentine Gardiennet

Camille Velluet- Revue 02

It takes a village
Valentine Gardiennet
Les Magasins Généraux
Par Camille Velluet pour la Revue 02



It takes a village. Cette formule, titre de la première exposition personnelle d’envergure de Valentine Gardiennet et promesse d’une nécessité de collaborer, renvoie à l’idée selon laquelle il faut tout un village pour élever un enfant et, par extension, que la multiplicité de nos rencontres et de nos environnements fait la richesse de nos parcours respectifs. Au-delà d’un simple proverbe, cette expression est aussi une manière pour l’artiste de nous entraîner dans son univers fantasque, peuplé de personnages en tous genres, de tons tape-à-l’œil et d’une multitude de références à la pop culture. Comme dans une fable, on y rencontre différentes figures archétypales, arcanes personnels qui lui tiennent compagnie à la manière d’ami·es imaginaires. Dans le travail de Valentine Gardiennet, tout sans exception débute par un dessin, avant que ces nombreux personnages – réels ou fictifs – nés sur une feuille de papier ne s’échappent de la deuxième dimension. Ce médium, bien souvent assimilé à un exercice féminin et solitaire, représente pour elle un espace politique et une pratique émancipatrice autour de laquelle se rassembler dans un esprit de solidarité.



Assumant une esthétique de la surcharge parfois décriée dans un milieu qui lui préfère souvent l’épuration et le minimalisme, Valentine Gardiennet s’attaque à des formats volontairement démesurés. Au centre de l’espace, un lit à l’échelle de celles et ceux qui habitent l’exposition se déploie. Point névralgique, la pièce sur laquelle nous sommes plus qu’invité·es à nous prélasser ou à faire la sieste s’accompagne d’une B.O. imaginée avec Clément Berthou relatant les petites joies et les maux quotidiens d’une jeune femme de ses 13 ans jusqu’à l’âge adulte. L’artiste se raconte ainsi à travers une boucle sonore qui nous guide tandis que l’on parcourt le lieu. Litanie à la fois familière et mélancolique ; sons de pluie, chansons d’amour et bruits de bisous se mêlent dans un amalgame de sensations qui touchent à l’universel. Les veilleuses en forme de nuages et le papier peint suranné meublent cet environnement évoquant tout autant l’intimité domestique de la chambre qu’un paysage extérieur matérialisé par des palissades et des moulins à vent. L’ensemble renvoie à un décor de théâtre dont on aurait percé le mystère puisque son envers est volontairement laissé apparent. Quelque chose de factice plane comme un mot d’ordre, ainsi que le laisse entendre le message laconique découvert dans l’un de ses dessins : « Plus personne ne sait raconter des histoires. Tout le monde ment. »



Le plus souvent conçues à partir de matériaux pauvres ou recyclés, les œuvres de Valentine Gardiennet font également référence aux constructions rapides que l’on retrouve dans les fêtes populaires, kermesses et carnavals. En ce sens, elle s’attèle à une entreprise de déhiérarchisation des médiums, des registres ou encore des sujets et ce, jusque dans ses inspirations. L’artiste emploie ainsi une palette qui fait écho à l’art naïf, de même qu’elle utilise des techniques parfois proches de l’artisanat. Elle use également d’une pointe d’humour, d’ordinaire plus souvent associée aux artistes masculins. Citant les propos de Morgan Labar entendus lors d’une conférence : « L’individu joue plus facilement à être bête quand il est dans une situation de relatif confort ou de privilège. Si l’utilisation de la bêtise n’est pas seulement réservée aux mâles alpha, elle est plus facilement pratiquée quand l’individu n’a pas à justifier sa place dans un groupe déterminé », l’artiste n’hésite pas à énoncer la difficulté à s’abandonner à la dérision lorsqu’on a du mal à être prise au sérieux. En cela, elle s’empare une fois de plus d’enjeux propres à une histoire de l’art misogyne et sexiste qu’elle s’amuse à détourner avec finesse. On peut ainsi penser qu’elle fait preuve de malice quand ses poupées gargantuesques s’animent par surprise, clignant tout d’un coup des yeux pour nous dévisager. Si plusieurs dessins semblent révéler une pratique intuitive et résolument affranchie de toute contrainte, la précision avec laquelle elle réalise les différents panneaux qui recouvrent une structure métallique aux allures de serre industrielle contraste avec la plupart des éléments présentés dans l’exposition. Cette installation – elle aussi monumentale – a été pensée spécialement pour l’espace et témoigne une fois de plus de la capacité de l’artiste à manier différents registres. Les personnes qu’elle représente sont tout autant ses proches que des personnages issus de son imaginaire ou de différentes sources, et renvoient selon elle à la notion de famille choisie. La plupart des pièces de l’exposition émanent de ce fait d’un travail collaboratif produit à plusieurs mains et conçues pour certaines directement sur place en accord avec l’entreprise un peu folle énoncée dans le titre de l’exposition.



Dans celle-ci se mêlent les références à la bande-dessinée, le personnage de Sancho Panza représenté sous les traits d’une femme, un moulin de fête foraine, des boites de céréales animées, comme pour mettre en œuvre la revanche de personnages souvent considérés comme secondaires ou bêtas. Conférant une certaine aura à ses figures dévoyées, à des groupes de musiques particulièrement niches, ou encore à l’usage – pas toujours apprécié à sa juste valeur – des crayons de couleurs, Valentine Gardiennet illustre différentes ères de la vie, matérialisées dans sa musique d’ambiance par le passage d’une saison à l’autre. Entre récit de soi à travers l’évocation du lieu où elle a grandi et mises en scène grandiloquentes et burlesques, elle met à profit le jeu, la bêtise et l’inconscience dans un royaume de carton-pâte qui rappelle tant l’espièglerie enfantine et le vague à l’âme de l’adolescence que les errances de l’âge adulte. Bouleversant le lieu, Valentine Gardiennet nous offre la possibilité de déambuler au cœur d’un Luna park spectaculaire et farfelu, né d’une première collaboration avec Anna Labouze et Keimis Henni lors d’une kermesse programmée dans le cadre de la Contemporaine nîmoise, qui prend ici une toute nouvelle envergure et vient dès lors se déployer en un joyeux village.

Spunk Pégoulade - Mathilde Belouali

  • « — Mais enfin, Fifi ! Pourquoi ne dessines-tu pas sur le papier ? demanda la maîtresse, exaspérée.
  • — Il y a un bon moment que je l’ai utilisé ! Mon cheval ne peut pas tenir sur un petit bout de papier ridicule ! Là, j’en suis aux jambes de devant, mais quand j’en serai à la queue, je vais me retrouver dans le couloir ! » 1



    Les dessins de Valentine Gardiennet, comme ceux de Fifi Brindacier, ne connaissent pas les limites de la feuille, et se déploient volontiers sur les sols et les murs des couloirs et des salles d’expositions. À la fois fonds et formes, ils débordent souvent de leurs cadres pour devenir papier peint, baldaquins, sculptures en papier mâché, céramiques ou éléments de décor. On progresse dans l’exposition de Valentine Gardiennet comme Alice qui change de taille au gré des bouchées de champignons offertes par la chenille au narguilé.



    “Le moulin et la veilleuse”, installation imaginée par l’artiste pour Les Capucins, est un espace liminal oscillant entre le marécage et la chambre, le paysage et l’espace domestique, le travail et la paresse. On y rencontre une foule de personnages qui se sont échappés de leurs contes de fées et dessins animés pour vivre les vies qu’iels ont choisies. Iels évoluent dans des univers graphiques empruntés aux cartoons et aux carnavals, dont Valentine Gardiennet aime à dire qu’il s’agit des mondes interstitiels des “gouttières”, les bandes blanches qui séparent les cases de bande dessinée, où elle imagine ce qui échappe à la narration, les décors remisés et les personnages libérés de l’intrigue. Cette profusion de couleurs et de formats a quelque chose de psychédélique et de jubilatoire, et donne aussi parfois la nausée de fin de fête foraine. On se demande ce qui s’y passe la nuit quand on ferme le centre d’art : sûrement un mélange entre Toy Story et La nuit aux musées.
    Parmi les personnes que l’on croise dans cette grande pégoulade – c’est le nom du défilé d’ouverture des férias du Sud de la France, où Valentine Gardiennet et moi avons grandi –, on ne sait jamais vraiment qui est familier ou méconnaissable. Six grandes peintures sur panneaux composent une suite aux aventures de Fifi Brindacier, petite fille à la force surhumaine vivant sans adulte avec un cheval et un singe, et comme bon lui semble envers et contre toutes les conventions sociales. Imaginée en 1943 par la Suédoise Astrid Lindgren, Pippi Långstrump (littéralement “Pippi Longues-Chaussettes”) a connu une immense popularité en Europe, sauf dans les pays francophones : la faute aux traductions, ou plutôt aux adaptations françaises, qui en ont fait une figure beaucoup plus sage et docile que dans la version originale, où Pippi/Fifi tient tête aux adultes, refuse l’école et les codes genrés attribués dès l’enfance. Christine Aventin, à la suite de plusieurs chercheuses et linguistes, l’a réhabilitée comme icône féministe et punk (Fifi invente littéralement dans un des épisodes le mot spunk) dans son ouvrage FéminiSpunk. Le monde est notre terrain de jeu 2. La Fifi de Valentine Gardiennet, devenue adolescente, a créé un groupe de punk rock et vit en communauté, entourée de personnages hors normes qui peuplent les différents panneaux : Madame Françoise, une horloge qui ne donne pas l’heure ; Dame Oeuf, version féminine d’Humpty Dumpty qui réclame une échelle sur laquelle se hisser ; et un joueur de flûte d’Hamelin version rave party médiévale.”



    “Lieu de passage et de réunion, archétype pastoral, le moulin est un espace propice aux rencontres, aux discussions et aux amitiés inter-espèces, comme dans Le vieux moulin, court-métrage Disney de 1937 qui décrit les péripéties des animaux habitant un moulin frappé par la foudre. Les moulins à vent sont aussi les géants contre lesquels se bat un Don Quichotte qui est le seul à voir le monde à sa manière. Son idéalisme, sa liberté de pensée et sa persévérance dans un monde hostile en ont fait une figure réinventée sous les traits d’une femme par plusieurs autrices : d’abord Charlotte Lennox au XVIIIe siècle (The Female Quixote en 1752), puis Monique Wittig et Kathy Acker dans les années 1980 (respectivement avec la pièce de théâtre Le voyage sans fin en 1984 et le roman punk Don Quichotte. Ce qui était un rêve en 1986). Plus encore qu’à Don Quichotte, c’est à la figure de Sancho Panza que s’attache surtout Valentine Gardiennet : paysan, écuyer, ami et intermédiaire, fin psychologue sous ses allures simples, Sancho Panza se démultiplie ici sous les traits de plusieurs personnages féminins qui cheminent en ronde et à dos d’âne, et incarne la revanche des adjuvant·es et des personnages secondaires.
    Le voyage sans fin de Monique Wittig se termine par Quichotte énonçant : “Quand bien même le monde entier me prendrait pour folle (…), je dirais que le monde entier est fou et que c’est moi qui ai raison.”3 ; et n’est-ce pas là le genre de certitude dont il faut s’armer pour mener une vie différente de la norme, et pour faire de l’art ?
    En mobilisant la pop culture, la couleur et l’enfance, en tricotant la fiction plutôt que l’histoire, Valentine Gardiennet pose la question du sérieux de l’art et se joue des références à mobiliser pour être une “grande artiste” comme on devient une “grande personne”. Titiller la condescendance qu’ont souvent les adultes envers le monde des enfants et adolescent·es, seule minorité dont chacun·e a forcément fait partie puis quitté, lui sert pour déjouer des relations de pouvoir et d’ascendant qui se nouent au long de la vie, charriées par les objets culturels jamais anodins avec lesquels on se construit. Mais ce ne serait pas vrai de dire que Valentine Gardiennet a gardé son “âme d’enfant”, non : ce qui infuse dans son travail, c’est plutôt l’adolescence, dont elle s’est promis de garder le goût de la démesure et la justesse de l’intensité.



    Mathilde Belouali”



    “1 Astrid Lindgren, Fifi Brindacier, Le livre de poche jeunesse, 2015, p. 55, citée par Christine Aventin dans FéminiSpunk. Le monde est notre terrain de jeu, Zones, 2021.
    2 op. cit.”

Le Moulin & la Veilleuse- Fanny Van Opstal

“Le Moulin et la Veilleuse, récit de l’exposition de Valentine Gardiennet au Centre d’Art les Capucins, Embrun, Hautes-Alpes, 2024”



“Bien arrivée à Embrun, je patiente sur un banc avant le vernissage. Je croise le cheval du centre-ville. Sabots vissés, il me fixe. «Hého bonjour ! Vous allez à l’exposition ce soir ?» une oreille avance, l’autre recule – il n’a pas compris ma question. « – Ahh oui !hennissement». Nous y allons ensemble.



Beaucoup de monde entre et sort comme dans un moulin. Valentine n’est jamais seule. On appelle cela un solo show mais nous dirions un multishow ou travail-d’équipe-show. Chacun·e semble prendre part à la construction de l’exposition mi-institutionnelle mi-amicale. Dans les dessins, les yeux des ami·es de Valentine nous fixent tandis que l’on croit en reconnaître certain·es. Dans Helo + Pinochio, c’est Hélo avec son sac en forme de petits pois. La grand-mère de Valentine est là, elle porte le hoodie de sa petite-fille avec de gros motifs, comme sortie des années 90. Les Embrunais·ses sont venu·es; chats et chevaux aussi. Nous discutons tandis que les dessins s’échappent : voyez les céréales derrière la barrière de jardin, ou l’âne de Sancho Panza. Il brait en direction de son acolyte la poire. L’âne et la poire ont sculpture à leur effigie, car les idiot·es ne sont pas si bêtes.
Valentine n’est jamais seule. Les dynamiques collectives traversent son œuvre comme toile de fond. Les archétypes se mêlent aux anecdotes pour évoquer avec humour la vie en société, où la répartition des tâches risque l’intronisation d’un chef ou l’élection de miss bonne poire. Dans la peinture debout comme un livre ouvert, la poire empourprée est coincée sur fond carrelé de cuisine de ménagère. Haut comme trois pommes, le roi pointe celle qu’il nomme “scold pear”, la poire mégère. Pourquoi se fait-elle traiter de bougonne en colère ? Peut-être a-t-elle lu Gossiping is not Just Bitching d’Auriane Preud’homme, où l’expression de mégère (scold) reprend un sens transgressif contre les connotations bricolées au fil du temps. Peut-être a-t-elle lu Comment s’organiser ? Manuel pour l’action collective de Starhawk, où l’auteure dresse le portrait des rôles identifiés au sein des organisations collectives, et leurs travers sexistes, racistes et classistes. « Marre de se faire rouler dans la farine ! » dirait-elle.
Quand la fête se termine, Valentine s’installe dans la galerie pour dessiner. Sous la couette s’il fait froid; la veilleuse allumée s’il fait noir. Trois dessins côte à côte portent les états d’une âme. La tête affligée dans le hoodie écoute Vivre ou survivre de Balavoine et se dit : “It’s not so bad, relax”. Un autre jour, tête de flemme tire une langue à côté de tête rieuse. Dans le journal intime, tout va mieux.”



“L’exposition « Le Moulin et la Veilleuse » est un grand livre dont les pages se tournent avec le pouce – devenu notre corps entier. Nous marchons entre les personnages effigies de situations, celleux qui s’ échappent du cadre et celleux qui restent. Dans l’installation, chaque dessin et sculpture est une circonstance avec d’autres hypothèses. Non pas des chapitres, mais des situations qui se racontent les unes aux autres. Comme si, à force de se côtoyer dans les expositions successives, elles finissaient par rebondir, veiller les unes sur les autres, se fendre la poire. Nous écoutons les discussions sans savoir lesquelles sont dans notre tête.
La lune désabusée derrière le moulin nous guette. Regard vitreux et rictus malin, c’est écrit sur son carton : « plus personne ne sait raconter des histoires, tout le monde ment ». Même averti·es, l’envie nous démange. Aux côté des adelphes, de fifi brindacier, de la bonne poire, des ânes et des lucioles, nous fixons la porte géante pour se dire : souhaitera-t-on sortir d’ici ?”


Elise Poitevin

« Ici il est question d’un presque aménagement bien confortable dans une attente qui s’avérerait pérenne où l’on recyclerait sans fin des formes de langages liés aux contes, aux racontages, aux bruits de couloirs et aux mâchouillements de chips devant la télé. »
Eloise Glet & Valentine Gardiennet


Comme une dérive iconographique, la plupart du temps pensées sous la forme d’une installation in situ, ou adaptables au site, les oeuvres-expositions de Valentine Gardiennet sont composées de multiples fragments, rassemblés à chaque occasion. Une grande « soupe fictionnelle » racontée avec espièglerie, où des petits bouts de trucs flottent, s’entrechoquent les uns aux autres, sont parfois laissés en suspend, mélangeant les univers. Valentine transforme des dessins de coin de table en immense papier peint apposé au mur et/ou au sol. Comme un cadre, le papier peint crée une délimitation d’espace dans lequel la projection de l’univers cartoonnesque de l’artiste peut opérer. Le reste, les parpaings, les cartons, les barrières et éléments en papiers mâchés continuent à parfaire la création d’un décor/support que les dessins originales et les sculptures géantes viennent ensuite habiter.
Son protocole d’installation, un peu comme un kit, lui permet une rapidité d’action et d’adaptation. En un tour de main, une forme peut-être retirée, réagencée, réprimée, déformée selon ses envies. Car le dessin, dans l’utilisation qu’en fait Valentine, est un médium abordable, transportable, facile à réaliser. Il se fait partout, s’édite en fanzines, s’imprime, s’étire, se superpose, se colle, se pratique seul ou de manière collective. Bref, bouger, produire, effacer, réorganiser l’espace à sa guise, pouvoir en foutre un peu partout, de manière assez maline pour minimiser les dégâts, est caractéristique de sa pratique du dessin, speed et turbulente, pratique et facétieuse. Le travail de Valentine Gardiennet est aussi un langage graphique, qui relie le dessin et l’écriture et où les formes et les lettres se confondent. Les « O » « avaleurs de pièces » deviennent des trous dimensionnels (des passages ?), les « A » des maisons, les « ^ » des toits. Les flaques, les petits bouts de scotch, les nuages ou encore les bulles de pensées agissent, eux, comme des virgules sur la totalité des murs-pages. Ainsi Valentine module l’espace de manière sensible, utilisant grilles et techniques d’édition pour donner forme à ses compositions. Elle transpose la mise en page traditionnelle dans un contexte tridimensionnel, réinvente un langage visuel, éparpille les formes et manipule les lettres pour les faire exister dans l’espace. À travers ses installations multimédiums, dessins, textiles, céramiques, sculptures permettent à Valentine Gardiennet de matérialiser un monde loufoque, peuplé de toons, d’amix, de mythes. Avec effronterie et, en même temps, avec le plus grand des sérieux, son travail amène à déhiérarchiser les savoirs, les goûts, les mondes en ravivant ainsi des symboles de l’adolescence : une manière de rendre toujours vivace cette énergie révoltée, la joie et l’espoir que suscite les imaginaires juvéniles.



Elise Poitevin- cofondatrice de Sissi Club, Marseille


Comme un ouragan-Katia Porro

10.11.2023 — 27.01.2024
VALENTINE GARDIENNET
« COMME UN OURAGAN, LA TEMPÊTE EN MOI »

Sur le sujet des gênes occasionnées par les autres, læ théoricien·ne Lauren Berlant explore les états affectifs liés au fait d’être inévitablement en relation et attaché·e aux autres - pas seulement aux personnes, mais aussi aux animaux, aux choses et aux pensées1. La réflexion sur les désagréments induits par l’attachement est donc une invitation à penser la manière de procéder dans la rupture.
L’oeuvre de Valentine Gardiennet— composée de dessins, volumes et installations— aborde les relations affectives et les désagréments qu’elles peuvent nous causer. Se déployant par des imaginaires de la catastrophe, la comédie, la maladresse, l’intimité, la dissociation, le haussement d’épaules, son univers illustre le hasard et la beauté d’être ensemble, la déception du moment où cela se dissipe et les efforts pour y parvenir. Au lieu de pointer du doigt, de se mettre à dos le monde, de rouler des yeux, de claquer la porte, Valentine nous présente sa vulnérabilité, dans toutes ses couleurs. « Comme un ouragan, la tempête en moi » est donc à considérer comme une confession audacieuse et sincère pour dire quand ça ne va pas. Après tout, le désir et l’amitié, tout comme la déception et le chagrin d’amour, peuvent être à l’origine des tempêtes à l’intérieur de nous. La trajectoire d’un ouragan peut être imprévisible, mais l’agitation, le silence, les rafales ne sont pas à prendre à la légère. Un gâteau d’anniversaire en forme de coeur brisé avec des bougies qui pleurent, ce n’est pas bon signe. Des intestins agités et une langue prisonnière qui se transforment en escargot tortillant, non plus. Les aquarelles baveuses en maquillage d’enfants qui font penser aux flaques de larmes avant un débordement : encore une chose à prendre au sérieux. Tenir sa langue, ce n’est peut-être pas une bonne idée, face au tourbillon de la vie, comme en témoigne l’édition réalisée avec les étudiant·es. Au coeur d’un ouragan se trouve son oeil : le calme et le déchaînement des éléments autour de lui. Le phénomène se produit ainsi ici - l’oeil intemporel se déguise en soleil-horloge sans aiguilles, sur un fond d’événements imprévisibles et d’une myriade de couleurs. Et si l’ouragan semble avoir laissé les vestiges d’une rupture, son allure de chaos organisé qui tourbillonne à son propre rythme serait, peut-être, un hommage au débordement.
Katia Porro

1-Voir Lauren Berlant, On The Inconvenience of Other People, Duke University Press, 2022.

Mausolée Galoches-Maëla Bescond

Dans Vallée fantôme, de Mario Kart, le·la joueur·euse peut avaler un fantôme et accéder à un bonus « liberté » lui conférant une invisibilité temporaire et lui permettant ainsi de sortir du cadre, de rouler en zigzag sans se soucier des règles du jeu ou de conduite.
Dans sa dernière exposition, Vallées Fantômes , Valentine Gardiennet réalise un décor en papier peint au sol qui évoque les tapis imprimés des chambres d’enfants servant à circonscrire l’espace du jeu et donc de la narration.

Devant le circuit, un public : Rat-Loup, figure mi-figue mi-raisin inspirée par Daniel Balavoine, Sad Long-Cou, réplique cheap de Petit Pied (et le monde perdu), M. Paquet, une boite de céréales aux couleurs criardes, symbole de la figure de la masculinité toxique, (peut-être le dénominateur commun de la majorité des groupes d’individus occidentaux ?), côtoient Dame Oeuf (un œuf géant au féminin), et Tit Ange, un ange aux ailes si petites qu’il aurait toutes les difficultés du monde à voler.

Avec humour et hyperactivité, Valentine Gardiennet assume les fictions de ses personnages arrachés à leur contexte qui se côtoient sans se regarder, enfants shootés au sucre dans une fête foraine. Il y a de la vitesse, trop de couleurs, des motifs, de la musique ; des dessins jouxtent des décors et des sculptures. Impossible alors d’être passif·ve de la visite de l’exposition, il faut prendre la tangente, avaler un fantôme et disparaitre à son tour.

Un mois plus tard, les personnages se retrouvent rue Navarin, à Brest, un peu cabossés par leur trajet, ballotés par les transports qui auront peut-être altéré leurs corps faits de plâtre, de grillage à poule, et d’aérographe.

Ils et elles confrontent leur inévitable dégradation, contribuant à cette volonté d’une exposition en mouvement, un paradoxe dont Bassin Caresse se délecte.
Les personnages termineront peut-être noyés dans le port ou brûlés sur un parking, mais certainement pas soigneusement emballés dans un espace de stockage ou dédié à une quelconque activité artistique.

Le travail de Valentine Gardiennet combine autant un intérêt pour les formes populaires et l’humour, un foisonnement de production urgente, et un questionnement prégnant des sujets de l’époque : comment produire et que stocker ? comment la périphérie influence-t-elle l’histoire ? quelle place pour le décor en regard du sujet ?

L’artiste évoque aussi bien Lili van der Stocker que Philip Guston, Camila Oliveira Fairclough que David Shrigley ou Sarah Tritz, avec ceci de commun avec elleux qu’elle entretient un lien fort avec le mot, en portant simultanément un regard acide sur la culture populaire, une façon de situer la pratique dans un champ économique et social.
À travers une figuration formelle qui refuse toute fétichisation de l’objet, l’artiste produit des formes jouissives à l’économie légère dont la provenance, la facture, la production et la destination finale sont des composantes inhérentes à une réflexion politique plus large sur la circulation des objets d’art à l’heure d’un déclin inéluctable.


Valentine Gardiennet est née en 1997 à Dijon et vit à Paris. 
Elle diplômée de la Villa Arson, à Nice en 2020, et a confondé le Wonder / Fortin, un lieu géré par et pour les artistes, situé à Clichy (92).
Son travail a fait l’objet d’expositions personnelles et collectives notamment aux Églises (Chelles, 77), à Art-Cade (Marseille, 13), ou au théâtre de l’Onde (Vélizy-Villacoublay, 78).

1-Vallées Fantômes, exposition visible du 16 septembre au 22 octobre 2023, centre d’art Les Églises, Chelles
2-Elle cite à ce sujet Cindy Sherman : « Si quelque chose semble laid mais qu’on peut voir que c’est faux, alors on peut en rire et cela rend les choses plus faciles à regarder. C’est comme dans un film d’horreur, ce qui vous permet de regarder, parfois, c’est de savoir que c’est du faux sang. »
3- Elle tient un journal quotidien qui la « décharge » pour lui « permettre d’achever un projet et de passer à l’autre »

Ring my bell-Arslane Smirnov

La première fois que j’ai vu Valentine, elle m’a souri. Puis elle a dit Salut ! avec enthousiasme en se courbant comme si on était au Japon. Les gens m’ont dit qu’il y avait un truc entre nos travaux. Mais comme je ne fais pas attention à ces choses-là, j’ai laissé couler. On partage le même atelier et je l’ai vu faire des accrochages. Quand je sens qu’un travail est proche du mien, je ne montre aucun signe extérieur d’intérêt quelconque et je me mets en mode analytique - c’est ce que j’essaye de faire pour moi-même en permanence. J’essaye d’être précis et concis . Je lui ai parlé de terrain vague, d’adolescence; j’ai mis un de ses masques en céramique et elle a pris une photo de moi. La fois d’après, je lui ai fait des commentaires sur sa composition. Nous avons commencé à travailler ensemble pendant l’été ‘21. On s’est fait le portrait l’un de l’autre. J’ai détesté le mien parce que je me trouvais moche, mais le dessin était bizarrement cool avec une intensité de couleurs et tout un tas de déformations qu’elle a opéré sur mon visage comme un chirurgien fou. Je la voyais dessiner. Elle dessinait et elle se marrait. On avait l’impression qu’elle était en train de faire une bêtise. Pendant ce temps, j’essayais de bien dessiner, avec sérieux et application.
La Bourgogne coule dans les veines de Valentine, pourtant quand je l’entends dire Ça me régale, je pense plutôt à une sudiste, dans le plus pur style: compliment-clin d’œil. Si Valentine avait une voiture, ce serait une voiture qui ferait Vroom-Vroom, une décapotable. On la verrait vous appeler de loin, à coups de klaxon, comme son travail le fait. Ce serait une ballade libre, cheveux aux vents sur la Riviera et à travers les gorges du tarnes et du verdon; ce serait une ballade échelle TEXAS; ce serait une marelle déformée qui irait des bancs mémoriels de sa bourgogne natale à la méditerranée en passant par les routes de l’Uzège.
Un jour, j’ai découvert 8 paquets de Petits écoliers enrubannés en lot promo sur ma table d’atelier et un emballage en forme de maison avec l’inscription : «De la part de Devine qui ?!» Quelques mois plus tard, on a travaillé ensemble dans une expo d’atelier. ça s’est fait très spontanément, comme souvent avec elle. C’était la première fois que je montrais mes dessins. On les a accrochés sur un fond gribouillé en vert qui venait de ses chutes d’installations avec du papier-peint.
Je crois que là où on se comprend le mieux, c’est dans son rapport au décor. Valentine envisage l’espace d’exposition comme un monde à part dont elle peut contrôler tous les aspects. Tout part de ses dessins qu’elle agrandi, transforme et colle sur les murs, sur les plafonds et qui prennent possession du sol avec des impressions sur bâches. Je l’imagine accroupie avec des bras de 9 mètres de long coller un bout en haut d’un mur, puis sans se déplacer, en prendre un autre de la main gauche pour le poser sur le sol à 5 mètres de là en tenant un seau de colle sur l’épaule droite et une brosse à encoller entre les dents.
Si Valentine était un jouet, elle serait une ActionWoman avec kit d’exposition, mini-jupe et t-shirt XXXL Coca-Cola. Elle serait livrée avec une panoplie de masques en forme d’émojis. Il y aurait celui avec les yeux en forme de cœur, celui, malicieux, qui roule des yeux sur le côté, celui qui pleure de rire, celui qui… et quand on les enlèverait tous, parce qu’ils fonctionnent pareil que des poupées russes, on verrait son vrai visage, tout petit : un sourire timide, les sourcils en accent circonflexe et des grands petits yeux qui brillent, pleins de gentillesse.
La marque qui distribuerait les jouets Valentine’s Playground ferait un logo avec son visage dans un cœur brisé et un pistolet à caramel derrière, dont quelques traces subsisteraient sur le bord de ses lèvres. Et bien sûr, elle commercialiserait tout un tas de décors parmi lesquels figurerait : L’espace d’exposition, où elle pourrait utiliser son kit d’exposition et son pouvoir d’élasticité (comme Luffy, elle a mangé le fruit du démon quand elle était enfant, mais elle a oublié cette histoire en tombant sur la tête juste après. C’est pourquoi, elle n’a jamais rejoint la Ligue Des Justicier.e.s et ne deviendra jamais une des 4 Fantastiques, mais plutôt une héroïne vagabonde en train de constituer sa bande de barlous pour un film qui sortira prochainement - la suite est encore top-secrète pour cause de spoïler et d’atteinte à la vie privée); il y aurait aussi le décor : After dans un squat où ses jambes deviendraient des ressorts ; ou encore le décor Repas de famille où l’on suivrait tout le chemin de la nourriture depuis la bouche d’entrée jusqu’au portillon de sortie. Les couteaux, les fourchettes et les assiettes y seraient énormes et les langues ou les yeux sortiraient de leurs cavités faire un tour, juste pour voir et goûter.
Lorsque Valentine dit qu’elle va faire quelque chose, elle le fait (ndlr: généralement). De loin, on a l’impression que ses idées et les images qu’elle crée arrivent comme les bulles d’une boisson gazeuse. Ça fait Pouic ! comme une onomatopée et on ne sait pas vraiment d’où ça vient, comme quand on se rapproche pour re- garder un verre et qu’on cherche d’où viennent les bulles. Elles arrivent, c’est comme ça, puis elles montent
très vite et éclatent en forme d’exposition. De loin, on a l’impression que chez elle, tout se fait en 2 temps 3 mouvements et quand on se rapproche pour mieux voir, on a toujours l’impression que tout se fait 2 temps 3 mouvements. Parfois, au contraire, elle travaille des années (enfin, des mois) sur un même dessin et c’est à n’y plus rien comprendre ! Souvent, Valentine me montre des choses, des livres, des artistes, des images et je me demande si elle n’est pas en connexion WIFI avec les gars de mon centre d’intérêts personnels, situé dans la partie supérieure gauche de mon cerveau.
Les installations et les dessins de Valentine sont à son image: elles ont le pouvoir de vous emmener avec elle dans un tourbillon qui vous dépose dans une autre réalité. Une réalité comme dans un conte où la cruauté serait empreinte de tendresse, où les désirs seraient tyranniques et impossibles à satisfaire comme une faim de loup.e.s qui agrandit tout sur son passage, comme des bouches volantes qui survoleraient un ciel de bottes en quête de gibier sucré; mais une réalité animale, angélique et enfantine, pleine de jeuX, pleine de genX, pleine de gazes roses et verts fluo qui engendreraient des effets sanitaires à court terme, comme à long terme, encore peu connus. Des bruits circulent néanmoins sur des cas psychotropes avérés de déformation de la réalité. Ils disent que Valentine serait une déesse extra-terrestre, qu’elle aurait 5 ans, qu’elle jouerait avec un bout de terre glaise trouvé sur sa planète et que ce bout de terre glaise, ce serait la planète Terre. Mais ne faites pas attention, ce ne sont que des ragots.


Référence ostentatoire à MIB : Men In Black, pour ceux et celles qui l’auraient reconnu, vous avez gagné un dessin de Val encadré par mes soins (n.b elle me dit que ça fait beaucoup trop de dessins à faire et qu’elle a la flemme.)

Arslane Smirnov

Volcan-Valentine Gardiennet

En 2020 en flânant aux alentours de la Villa Arson dans le quartier St-Sylvestre, je suis tombée nez au pied sur un format A5 plié en quatre. Un dessin recroquevillé au crayon de couleur intitulé VOL CAN. Je me suis éprise instantanément de ce dessin. Il m’accompagne depuis dans chaque chambre que j’habite. Autour d’affiches et autres choses encadrées, celui-ci bénéficie d’un accrochage des plus sommaires, ses coins étant ravivés de quatre morceaux de scotch à peindre. Cet accrochage permet de mouvoir le dessin au gré de mes envies dans l’espace. J’y pense depuis une année et je le regarde chaque matin. C’est un objet qui conforte et confirme ce choix d’être dessinatrice. C’est, en comparaison avec les formats qui m’entourent, un petit dessin. Doué d’une forte présence.L’espace qui se joue entre ces deux syllabes me font crier ce mot, fort. VOL CAN. Les traits de crayon sont frénétiques, effrénés mais intuitifs, et je me dis que c’est un dessin plein d’une très vive énergie. Ça éveille en moi une force d’être au monde. Dire ce que l’on voit, dire ce que l’on dessine. Ce dessin sous-entend le langage comme sonore, les lettres sont présentes comme formes, le dessin comme son. Je me demande régulièrement ce qui est lisible dans ce que j’écris, ce qui est entendable dans ce que je dis, et visible dans les deux. Chacun•e a une réception différente de l’enchaînement de ses mots lorsqu’iel s’entend dire les choses. J’ai souvent eu l’impression de bégayer, de buter sur les mots, de retenir des sons entre mes lèvres.Il est temps de prendre aux sérieux les onomatopées, les coquilles de langue, les petits et grands sons d’entre les mots. Mes recherches autour du dessin et de l’écrit explorent la tension de la graphie. J’ai construit ma pratique à partir d’ anecdotes, de sous-entendus et de jeux de mots. Les gestes et les mots sont intimement liés. J’aimerais dé-hiérarchiser le rapport que nous entretenons avec les mots. Peut-on écrire un soupir ?
Pfouuuuuuuuuu ou un bâillement, Ffffpppppppaaaah, et dessiner des gros mots ? Tout cet exercice de travailler sur le développement de son propre langage, sans hégémonie d’un seul en particulier, est intimement lié au dessin.

Mes recherches autour du dessin et de la langue sont accompagnés par le travail de plasticien•ne•s et artistes comme Camilia Oliveira Faircloug, Katrin Ströbel, Walter Swennen, Philip Guston, Sarah Tritz, Lily Van Der Stokker, David Shrigley, Valentine Schlegel, Agnès Thurnauer, Emmanuel Hocquard… Et quelques autres dont la pratique me touche pour le rapport texte/image qu’iels entretiennent. Mais aussi par le feuilletage et le regard sur le catalogue d’exposition Ecrire en dessinant. Quand la langue cherche son autre (Sous la direction d’Andrea Bellini et Sarah Lombardi) Une terra incognita où la simple arabesque, l’automatisme, le signe répété et le gribouillage font “ sens ” dans une dimension extra-linguistique, mais également existentielle, esthétique, conceptuelle.
VOL CAN est le point de départ d’un travail autour du dessin et des lettres, de mots, de ce qu’on sous-entend quand on ne dit pas. Comme une force qui bout dans l’estomac. Avec la typographie et la mise en volume d’onomatopée, le silence s’impose au langage, et apparaissent des bruits sourds. Je me demande comment s’immisce le langage entre les corps, de manière timide, brutale, sensuelle. Je tente d’établir des paysages dessinés, comme une nécessité, autour de mon habitat. De là viennent les gestes que sont ceux d’étirer, déformer, bousculer l’échelle, transformer le dessin, le mettre à distance parfois, de moi et des autres. Je tend à voir le dessin comme mobilier physique et mental. C’est dans cette aller-retour intérieur/extérieur que j’ai pu trouver un équilibre à faire.

Volcan

In 2020, while strolling around the Villa Arson in the St-Sylvestre district, I came across an A5 paper folded in four. It was a coloured pencil drawing entitled VOL CAN. I fell for it instantly. It has hung in every room I have lived in ever since. Surrounded by posters and other framed items, it was displayed rudimentarily, its corners embellished with four pieces of painters’ tape. This hanging allows for the drawing to be moved as I please. I’ve been reflecting upon it as I consider at it every morning. It is an object that confirms my choice to be a drawer. If compared to the formats that surround me, it is a small drawing. But it has authority. The space between these two syllables pushes me shout this word: VOL CAN. The pencil strokes are frantic, frantic but intuitive, and to me, this drawing is full of a very lively energy. The strength of being part of the world is awakened by it: expressing what one sees, expressing what one draws. It implies language as sound, the letters are present as forms, the drawing as sound. I regularly ask myself what is legible in my writing, if what is audible when I speak, and particularly if anything is visible in both. Everyone hears the succession of their own words differently. I have often felt like I was stuttering, struggle with words, holding onto sounds between my lips. It is time to take onomatopoeia, the tongue twisters, the small and large sounds between words seriously. My research around drawing and writing explores the tension of the written word. I have built my practice around anecdotes, innuendos, and puns. Gesture and words are intimately linked. I would like to de-hierarchise the relationship we have with words. Can you write a sigh ? Phewwww or a yawn, Ffffpppppppaaaah, and draw swear words ? This exercise consisting of working on the development of one’s own language, without grating hegemony to one, is intimately linked to drawing. My research into drawing and language is influenced by the work of visual artists such as Camilia Oliveira Faircloug, Katrin Ströbel, Walter Swennen, Philip Guston, Sarah Tritz, Lily Van Der Stokker, David Shrigley, Valentine Schlegel, Agnès Thurnauer, Emmanuel Hocquard… And a few others whose practice affects me for their relationship between the text and the image. Ecrire en dessinant. Quand la langue cherche son autre (Edited by Andrea Bellini and Sarah Lombardi) A terra incognita where the simple arabesque, the automatism, the repeated sign and the scribble make «sense» in an extra-linguistic dimension, but also existential, aesthetic and conceptual.
VOL CAN is the starting point of my work of drawing and letters, words, of what is implyed when we don’t say it. Like a force that comes from within. The typography and the volumes of onomatopoeia impose silence on language, and muffled noises appear. I consider how language intrudes itself between bodies, in a timid, brutal, or sensual way. I try to create drawn landscapes around my home, like a necessity. There I source the stretching, deforming, upsetting the scale, transforming the drawing, even of putting it at a distance from me and from others sometimes. I tend to see the drawing as physical and mental fixture. It is in this space between the inside and outside, that I have been able to find a balance to create.

Text © Valentine Gardiennet
translated by © Helena Schümmer

What we do in the shadows- Valentine Gardiennet + Eloïse Glet

S’esclaffer, se manger la bouche, se retenir de rire et gonfler les côtes, pouffer, serrer les dents, faire passer sa langue entre ses lèvres et à gorge déployé, garder sa salive pour cracher le plus loin possible, sont autant de grimaces que de péchés-mignons qui nous traversent le visage et remplissent nos têtes d’idées bien dentées.
Dans certaines traditions le chaos est un état vague et vide de la Terre avant un possible paradis retrouvé. Ici il est question d’un presque aménagement bien confortable dans une attente qui s’avérerait pérenne où l’on recyclerait sans fin des formes de langages liés aux contes, aux racontages, aux bruits de couloirs et aux mâchouillements de chips devant la télé. Une sorte de no-mans land bien habité ou les dialogues se font au gré de rencontres, près de la clôture, de la table ou dans le jardin. Ici on recycle tout. Le chaos c’est la pierre, le gravier qui roule et la faille, la béance d’un monde, d’une idée. Plus qu’un arrêt sur image, une vue d’exposition, c’est un moment que l’on donne à voir. Les dessins vivent, le langage est oral, le travail de l’édition se dilate, explose, s’expose et se répand. Lus dans Zizanies, de Clara Schulmann ”Ravaler : ”empêcher une parole, un mouvement, un sentiment de s’exprimer, ”avaler sa salive, sous l’effet de l’émotion, de l’inquiétude, de l’hésitation ”, mais surtout : ” faire redescendre dans le gosier ”.
Là, on essaye de cracher cette salive, on la trifouille, on l’observe, on en rit, on la mélange. On se permet le doute en s’empêchant pas de marcher à grands pas sur les feuilles et sur le tapis. Parce qu’on n’attend pas vraiment l’intervention de quelqu’un•e. Nous sommes les regardeureuses de micro-phénomènes posés sur le sol d’un début de printemps, c’est comme si lae gardien•ne avaient oublié d’éteindre le tableau électrique de la fête foraine. Un peu comme dans les Silly-Symphonies, on a les grands yeux et la langue béante, le sourire jusqu’aux oreilles. Ce n’est pas la fin de la fête.
What we do in the shadows, est un clin d’oeil au film de Jemaine Clement et Taiki Waititi, un mockumentaire où l’on suit des colocataires vampires qui cumulent les chamailleries, les crises d’égo et les soirées hasardeuses. C’est à Iveco Nu que nous construisons ce projet, au rez-de-chaussée, près du jardin.
Nous avons toutes deux l’amour du cartoon, de la bande son du générique de fin, du fait divers qui s’installe en image ténue dans notre imaginaire gonflé de langues baveuses, de fictions chimériques et de comics bien colorés. C’est avec beaucoup de joie que nous invitons les pièces de ces artistes à collaborer dans l’espace pour donner à voir ce qui se trame dans la faille, what we do in the shadows.

Texte écrit par Valentine Gardiennet & Eloïse Glet, pour l’exposition What we do in the shadows
Commissariat : Valentine Gardiennet & Eloïse Glet

Marges-Florent Allemand

Je ne vous cacherais pas que les productions de Valentine Gardiennet ressemblent à ces matins de gueule de bois pendant lesquels les souvenirs de mauvais mélanges vous hantent encore ; et de mélange, Gardiennet ne s’en prive pas, surtout des mauvais. Ces œuvres, il est vrai, nuisent gravement au bon goût, à l’élégance discrète d’un profil grec en marbre blanc, au grand genre d’une harmonie en rouge et or. Aucun accord whistlé-rien dans son travail, pas de demi-teinte, mais les couleurs franches et brillantes de la peinture et des émaux ; les teintes crues du feutre et du crayon, c’est une débauche de couleurs qui tient du festin gargantuesque, des noces gloutonnes peintes par Brueghel¹, des ripailles, des banquets, des bâfrées et du gâchis. Toutes les couleurs sont mêlées et dégoulinent dans des teintes de viande peu fraîche, d’huile de friture ou de jardin abandonné. La confusion règne. Au fatras des couleurs répond le désordre apparent des éléments disposés dans l’espace. Celui-ci laisse penser à toutes sortes de friches, de zones en marge : campagne, bord de route, cour en désordre.
Marges et fatras, Gardiennet convoque tous les à-côtés, les zones de non-lieu, de transition, d’effacement, dans lesquelles germent un monde fictif. Elle-même confesse son attirance pour le “ caniveau ”, qui est l’espace entre deux cases d’une bande-dessinée dans lequel le temps s’écoule. Ses installations proposent des espaces similaires. Elles se présentent comme une succession d’intervalles réservés à l’invisible de la narration où l’imaginaire du spectateur trouve refuge. Un certain nombre de chemins sont ménagés pour le regard. Reliant dans son parcours divers objets, ils impliquent une forme de narration. Cependant, celle-ci est si ténue qu’elle n’aboutit pas au récit. L’installation est tout au plus une scène de théâtre déserté, la représentation terminée. C’est un théâtre tel qu’ont pu l’imaginer Luigi Pirandello et Paul Claudel : théâtre fait d’aléas et de désordre. Lieux équivoques et espaces d’un récit potentiel, les installations proposées par Gardiennet, le sont d’autant plus qu’elles jouent d’images connues de tous : animaux, objets domestiques, mets, emballages, lieux communs de la bande-dessinée ou de la culture populaire. Un parpaing distordu ou un bonbon caricatural nous interpellent parce que nous connaissons et manipulons au quotidien leurs prototypes réels. Chacun cherchera alors à s’expliquer les couleurs irisées du premier et la confrontation du second avec une horde de moustiques sodomites. Ces objets dessinés ou modelés, déformés ou transformés s’opposent radicalement au readymade duchampien ou aux assemblages dada d’objets trouvés.
Ici, tout est fabriqué, tout est artificiel et, par conséquent, tout est en mutation. Celle-ci s’opère à travers les changements d’échelle du dessin mais aussi avec la transposition du dessin en volume. En traduisant dans ses œuvres des objets réels, Gardiennet participe à la longue tradition de l’art figuratif occidental. Mais, elle échappe à celle de la mimésis, l’imitation du réel art. En effet, l’artiste ne nous propose que son interprétation des objets et nous invite à l’interpréter à notre tour. A chaque opération, la distance avec l’objet originel est plus grande.
Valentine Gardiennet assemble ses croquis dans des papiers peints qui font pleinement partie de chaque installation qu’elle propose. Souvent, ils brouillent les frontières entre motif décoratif et paysage. Hâtivement crayonnés, agrandis, et imprimés à échelle humaine, les motifs du papier peint ne proposent aucune illusion.
Ils font office de toiles de fond sans perspective, couverts de végétations irréelles ou semés d’ornements improbables. A bien les observer, ces toiles de fond sont plus qu’un vulgaire décor et portent en elles un programme complet d’érudition et d’ironie : motifs empruntés aux faïences méditerranéennes, petits fantômes, couleurs fauves ou encore cernes évoquant plus d’une toile de Paul Gauguin. Dans ces paysages circulent parfois des humains déguisés en Shadock, habillés en dinosaure carnavalesque ou vêtus de la peau rousse d’un renard vicieux peut-être échappé de quelque fable d’Ésope ou de La Fontaine. Dans le désordre des choses, les choses peuvent être prises pour elles-mêmes, pour leur représentation ou pour la représentation d’autre chose : langage codé et jeu de référence. Gardiennet profite de ce désordre apparent du sens. Elle propose des images troubles, et des messages pleins d’interstices où glisser d’autres mots. La confusion règne.
Ce phénomène, que Gardiennet décrit comme une “ dérive iconographique ”, implique des dérives d’ordre symbolique. La perte de la forme originelle s’accompagne de celle du sens premier. Les objets fabriqués peuvent alors être investis de nouvelles significations plus personnelles. Pétrifiés dans l’argile ou figés par le dessin, ils sont le support de quelque souvenir, rêverie, ou affects. Intrinsèquement aux choses elles-mêmes, la confusion règne.
Trop équivoque, le travail de Gardiennet est à jamais banni des lundi matins, des repas de familles ou des thés dansants. Incertain et ironique, il l’est sans doute ; mais plus encore, il laisse parfois se glisser avec complaisance quelque détail obscène. L’obscénité surgit dans les recoins les moins attendus et juste derrière elle la mort est aux aguets. De l’obscène comme mort, et de la chair comme des os, personne ne veut en entendre parler. Les productions de Valentine Gardiennet ressemblent à ces matins de gueule de bois, aux miettes sur la table, aux verres renversés, au maquillage qui a coulé, à la bave sur l’oreiller, à ceux qui dorment sur le plancher. Le silence de ceux qui décuvent est pareil au murmure des morts.
L’artiste a une prédilection pour les matières qui dégoulinent, qui fondent, glissent ou coulent. Terre glaise, émail, ou peinture, huile, graisse, cire, caramel, eau, alcool, cyprine, sperme, bave, sueur, sang, lymphe : tout ce qui fuit et qui s’écoule. La débauche des images de liquides fait redouter la sécheresse aussitôt finie l’inondation. Tout ce qui déborde s’assèche.
Gardiennet utilise parfois la cire et le caramel pour construire quelque petit édicule comme réceptacle pour ses dessins. Peu à peu la matière fond et la construction devient ruine, espace mélancolique par excellence.
Quelques briques seulement appellent les idées de la déchéance et de la tombe. Immédiatement, le funèbre envahit le joyeux désordre des œuvres. La mort n’est pas ici par hasard. Elle est sans aucun doute le centre de bien des narrations auxquelles l’artiste nous invite comme elle est l’enjeu de bien des récits archétypaux, mythes, légendes et épopées. Parcourir ces espaces est alors un moment périlleux, sans doute ludique mais chargé de tension. Lors d’une exposition² , Gardiennet a proposé un jeu de marelle déformé, aux proportions étirées. Il serpentait sous la forme d’un long ruban de papier disposé au sol et contre les murs d’une pièce. En 1963, l’écrivain argentin Julio Cortázar avait publié une autre Marelle³, roman qui se révèle être aussi divertissant que risqué tant pour les personnages fictifs que pour le lecteur qui s’y engage. Les installations de Gardiennet fonctionnent comme le roman de Cortázar, le spectateur choisit de lier divers fragments pour obtenir sa version de la narration mais, s’il joue, c’est à ses risques et périls.
A l’instar des “ dérives iconographiques ” dont parle l’artiste, nous pourrions aussi parler de “ dérives structurelles ”. La lecture de l’espace de chaque installation est profondément transformée par les éléments présentés et la narration imaginée par chaque spectateur. Plus encore que le dessin, c’est cette narration implicite qui distord la cohérence spatiale. Structures des objets, de l’espace ou du récit sont violemment mises à mal. A la recherche d’unité de l’œuvre d’art totale, Gardiennet préfère les juxtapositions hasardeuses, les rencontres fortuites. Les “ dérives iconographiques ” entraînent des dérives d’ordre symbolique, les “ dérives structurelles ” engendrent une mise en question de l’autorité du récit articulé. La disponibilité des choix est sans fin et chaque objet propose ses utopies. Indicible car infini, le récit ne s’enclenche pas. Il renaît sans cesse dans un incipit continuel. Indépendants bien que constitués des mêmes éléments, aucun des chapitres ne peut en suivre un autre. Et ce qui semble un épilogue n’est qu’une autre version du début. Les mouches volent. Il ne s’agit plus alors d’interpréter l’espace et les choses mais les marges et les pourtours, les non-lieux que nous n’habitons pas : zones de l’imaginaire que nous ne concevons pas.

La confusion règne.
Texte de ©Florent Allemand,
Octobre 2020

  1. Pieter Brueghel l’Ancien (près de Breda, vers 1525 – Bruxelles, 1569), Le Repas de noce, 1568,
huile sur bois, H. : 1114 cm, L. : 164 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, GG-1027.

  2. Résidence de l’artiste à Gurgy au cours de l’été 2020.

  3. Julio Cortázar, Rayuela, Buenos Aires, Editioral Sudamericana, 1963 / Marelle, Paris, Gallimard, 1966.



Margins

One cannot hide that Valentine Gardiennet’s productions are reminiscent of those mornings during which one’s hangover is haunted by the memories of bad alcohol mixtures; Gardiennet does not shy away from mixtures, and especially bad ones. Her works, it is true, are seriously detrimental to good taste, to the discreet elegance of a Greek profile in white marble, to the grand style of a harmony in red and gold. There is no Whistlerian harmony in her work, no half-tones, but the frank and brilliant colours of paint and enamel; the raw tints of felt-tip and pencil, it is a debauchery of colours that hold the gargantuan feast, the gluttonous weddings painted by Brueghel¹, the banquets, carousals, and waste. Colours are mixed and drip in tints of stale meat, fried oil or abandoned garden. Confusion prevails. The jumble of colours is matched by the apparent disorder of the elements arranged in the space. It is reminiscent of all sorts of wastelands, marginal areas: countryside without luxury, roadside, messy courtyard. Margins and jumble, Gardiennet summons all that befalls in margins, the zones of non-place, transitions, erasure, in which a fictional world germinates.
She herself confesses her attraction to the “ gutter ”, the space between two comic strip panels in which time unfolds. Her installations exist in similar spaces. They are presented as a succession of intervals emphasising invisibility in the narrative, where the viewer’s imagination finds refuge and is allowed to unfold. Certain paths are offered to the eye. Linking various objects, they imply a form of narration. However, so tenuously that it does not lead to a comprehensive narrative. The installation is at most a deserted theatre stage, where the performance has come and gone. It is a theatre as Luigi Pirandello and Paul Claudel might have imagined it: a theatre made of hazards and disorder. Gardiennet’s installations stand as ambiguous places and spaces of potential narrative, even more so because they play on images known to all: animals, domestic objects, food, packaging, references to comics or popular culture. A distorted concrete block or a cartoonish sweet appeal to us because we know and handle their real counterpart3 every day. One scrambles to explain the iridescent colours of the former and the juxtaposition of the latter with a horde of sodomite mosquitoes. These objects, drawn or modelled, deformed, or transformed, are in radical contrast to the Duchampian ready-made or the Dada assemblages of found objects. Here, everything is manufactured, everything is artificial and, consequently, everything is in mutation. A mutation that takes place through changes in the scale of the drawing and also through the transposition of the drawing into volume. By transmuting real objects into her works, Gardiennet participates in the long tradition of Western
figurative art. Nevertheless, she escapes the tradition of mimesis, the imitation of real art. Indeed, the artist only offers her interpretation of objects and invites us to interpret them in turn. With each operation, the distance from the original object grows.
Valentine Gardiennet assembles her sketches into wallpapers that are an integral part of each installation she presents. They often blur the boundaries between decorative motif and landscape. Hastily pencilled, enlarged and printed on a human scale, the wallpaper motifs offer no illusion. They act as perspective-free backdrops, covered with unreal vegetation, or spotted with improbable ornaments. If you look closely, these backdrops are more than just a vulgar decoration and carry within them a complete programme of erudition and irony: motifs borrowed from Mediterranean pottery, small ghosts, tawny colours, or discs reminiscent of more than one of Paul Gauguin’s paintings. In these landscapes, there are sometimes humans disguised as Shadocks, dressed as carnivalesque dinosaurs, or dressed in the red skin of a vicious fox, perhaps escaped from some fable of Aesop or La Fontaine. In this chaos, entities can be seen for themselves, for their representation or for the representation of something else : coded languages and reference game. Gardiennet takes advantage of this apparent disorder of meaning. She proposes murky images, and messages full of gaps where other words, ideas and images can slip in. Confusion prevails.
This phenomenon, which Gardiennet describes as an “ iconographic drift ”, implies drifts of a symbolic nature. The loss of the original form is accompanied by the loss of the original meaning. The objects made can then be invested with new, more personal connotations. Petrified in clay or frozen by the drawing, they are the support of memories, reveries, or affects. Intrinsically to the entities themselves, confusion prevails. Too evasive, Gardiennet’s work is forever banned from Monday mornings, family dinners and tea parties. it is undoubtedly uncertain and ironic; but even more so, it sometimes allows some obscene detail to slip in with complacency. Obscenity emerges in the least expected corners and right behind it, death is on the lookout. Obscenity as well as death, and flesh as well as bones, no one wants to hear about it.
Valentine Gardiennet’s productions are reminiscent of those mornings where the crumbs on the table, the spilt glasses, the runed make-up, the drool on the pillow, those who sleep on the floor accompany one’s han-gover. The silence of those who drink is like the murmur of the dead.
The artist has a predilection for materials that drip, melt, slip or flow. Clay, enamel or paint, oil, grease, wax, caramel, water, alcohol, vaginal discharge, sperm, slime, sweat, blood, lymph: everything that leaks and flows. The overflowing images of liquids make us fear drought as soon as the flood is over. Everything that overflows to dry up. Gardiennet sometimes uses wax and caramel to build small structures as receptacles for her drawings. Gradually the material melts and the construction becomes a ruin, a melancholic space par excellence. Only a few bricks suggest the ideas of decay and the grave. Immediately, the funereal invades the joyful
disorder of the work.
Death is not here by chance. It is undoubtedly at the centre of many of the narratives the artist invites us to explore, just as it is the core of many archetypal narratives, myths, legends, and epics. Travelling through these spaces is a perilous moment, no doubt a playful one, but fraught with tension. At an exhibition², Gardiennet proposed a deformed game of hopscotch, with stretched proportions. In the form of a long paper ribbon, it twisted around, laid out on the floor and against the walls of a room. In 1963, the Argentine writer Julio Cortázar had published ‘Hopscotch’³ (Rayuela), a novel that proves to be as entertaining as it is risky for the fictional characters as well as for the reader. Gardiennet’s installations function like Cortázar’s novel, with the viewer choosing to link various fragments to obtain his or her version of the narrative, but if they play, it is at their own peril.
Not unlike the “ iconographic drifts ” the artist speaks of, we could also speak of “ structural drifts ”. The reading of the space of each installation is profoundly transformed by the elements presented and the narrative imagined by each viewer. Even more than the drawing, it is this implicit narrative that distorts the spatial coherence. Structures of objects, space and storylines are violently challenged. Instead of seeking the unity of the total work of art, Gardiennet prefers random juxtapositions and chance encounters. “ Iconographic drift ” lead to symbolic drift, “ structural drift ” lead to the questioning of the authority of the articulated narrative. The availability of choices is endless, and each object proposes its utopias. Untold because infinite, the narrative does not engage. It is constantly reborn in a continual incipit. Independent although made up of the same elements, no chapter can follow another. And what seems like an epilogue is just another version of the beginning. The flies are flying. It is no longer a question of interpreting space and elements, but the margins and edges, the non-places we do not inhabit: areas of the imaginary that we do not conceive.

Confusion prevails.
Text written by ©Florent Allemand,
October 2020
Translated by © Helena Schümmer,
August 2021

1 Pieter Brueghel the Elder (near Breda, ca. 1525 – Brussels, 1569), The Wedding Feast, 1568, oil on wood, H.: 1114
cm, W.: 164 cm, Vienna, Kunsthistorisches Museum, GG-1027.
2 Residency of the artist at Gurgy during the summer of 2020.
3 Julio Cortázar, Rayuela, Buenos Aires, Editioral Sudamericana, 1963 / Marelle, Paris, Gallimard, 1966.

Construire sa prétendue-cur. Marie de Gaulejac

Les installations de Valentine Gardiennet mêlent des techniques de fabrication physiques allant du moulage au modelage en passant par le traitement de la céramique, aux techniques de fabrication improvisées issues d’un système de débrouille telles que le carton pâte, le grillage à poule ou encore le silicone. Dans un jeu d’échelle oscillant entre agrandissement et rétrécissement, Valentine Gardiennet transpose ses dessins de carnet en objets tridimensionnels, détournant avec espièglerie les éléments du réel qui habitent notre quotidien. Elle déploie dans l’espace un vocabulaire universellement compréhensible à travers des saynètes aux références populaires issues de séries télévisées, de bande-dessinées et de contes. Pensées comme des parcours qui s’offrent au regard, ses installations sont actionnables par celui du public encouragé à imaginer des micro-narrations, grâce à un dispositif narratif ouvert participatif. L’invitation à pénétrer dans ces espaces à la lisière du réel, du dessin et de sa reproduction manufacturée s’accompagne d’une invitation à dépasser l’autorité symbolique des œuvres, grâce aux significations multiples qu’elles offrent, tissant alors la toile d’histoires aussi personnelles que collectives.
Construire sa prétendue, 16 octobre 2021– 02 janvier 2022, centre d’art de la Villa Arson, Nice

Credits: Graphic design by Cédric Pierre + Development by Olivier J
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